Peut-on vaincre l'immobilisme face au réchauffement climatique?
Depuis quelques années maintenant nous sommes exposés à un flux quasi constant d’informations sur le réchauffement climatique. Chaque jour on nous montre ou on nous démontre que l‘état de la planète se dégrade de manière alarmante.
Je suis peut-être excessivement optimiste mais je crois que grâce à ce bombardement nous sommes en majorité convaincus que nous devons faire un effort pour réduire nos émissions de CO2 sous peine de conséquences dramatiques pour l’environnement,nous et nos enfants. Alors pourquoi ne fait-on rien? Pourquoi ne manifestons-nous pas par millions pour exiger des autorités qu’elles s’engagent dans un véritable effort de guerre afin de déployer les moyens nécessaire pour mettre fin à notre suicide collectif par émission de gaz nocifs? Des foules descendent dans la rue pour moins que ça: défendre les emplois, le pouvoir d’achat, les pensions ou exiger moins de taxes. Mais pour éviter la cuisson à feu doux, peu d’entre nous (moi y-compris) sont prêt à renoncer au confort motorisé.
Dan Gilbert, Professeur de psychologie à l’université de Harvard, propose une explication ancrée dans nos origines lointaines.
Produits de l‘évolution
Gilbert suggère1 que l’humain réagit extrêmement bien et rapidement lorsqu’une menace présente une ou plusieurs des caractéristiques suivantes:
- Elle possède un visage ou une forme humaine —Nous sommes des mammifères hautement sociaux et une part significative de notre cerveau est allouée à l’interaction avec les autres. De plus, la vue est le sens dominant chez la majorité d’entre nous. Une importance primordiale est donc accordée aux signaux visuels envoyés par les autres et le visage est la partie la plus expressive de leur corps. Si je mentionne Hitler, une image précise et menaçante doit normalement jaillir immédiatement dans votre esprit.
- Elle est personnelle et immédiate —Nous excellons à surveiller en permanence notre périphérie immédiate. Notre aptitude à identifier un projectile qui se dirigerait droit vers nous et à faire un mouvement adéquat pour l‘éviter est époustouflante. Nous avons pratiqué et affiné cette technique pendant des milliers d’années pour survivre.
- Elle viole notre sens moral — Ce qui est indécent ou répugnant nous fais bouillir, nous révolte, nous met hors de nous instantanément. Ces choses qui nous choquent sont généralement liées au sexe ou la nourriture et traduisent donc une stratégie fondamentale de protection et de perpétuation de l’espèce.
- Elle représente un changement relatif et perceptible —l’esprit humain est extrêmement sensible à des changements de température, de pression, de lumière, de poids, de taille, etc. pour autant que ces changements soient relativement importants et relativement rapides. L’allumage d’une petite lumière dans une pièce obscure est facilement détectable mais passe inaperçu dans une pièce fortement éclairée. Si cette lumière change ensuite d’intensité très lentement nous ne le percevrons probablement même pas.
Le drame réside dans le fait que le réchauffement climatique (et le pic du pétrole) ne possèdent aucune de ces caractéristiques. C’est pourquoi ils constitue un danger très sérieux pour l’espèce humaine et —indirectement— pour toutes les espèces (si nous ne réagissons pas, aucune autre espèce n’est en mesure de réagir à notre place).
Sommes-nous condamnés pour autant?
Au cours de l‘évolution, notre cerveau a subit des millions d’années d’entrainement dont l’objet était la survie aux attaques de prédateurs, la découverte de nourriture et la reproduction. Il a donc été conçu pour un environnement qui est radicalement différent de celui dans lequel il évolue aujourd’hui. Il est optimisé pour survivre, se nourrir et se reproduire. Maintenant que ces priorités n’en sont plus —dans les pays industrialisés du moins, ces réflexes nous sont de peu d’utilité et il semble que l’outil approprié nous manque pour faire face aux défis d’aujourd’hui. Mais l’outil approprié, nous le possédons, il s’agit de l’intelligence rationnelle.
Avec ses quelques dizaines de milliers d’années, la rationalité est une nouveauté à l‘échelle de l’humanité. De ce fait, elle ne jouit pas de la même intime intégration avec l’individu que l’inconscient. Notre capacité à l’utiliser pour guider nos action est encore limitée.
Il semble que l’outil approprié nous manque pour faire face aux défis d’aujourd’hui. Mais l’outil approprié, nous le possédons, il s’agit de l’intelligence rationnelle.
Tout se passe comme si les mécanismes de contrôle de l’action étaient disposés en couches successives et que chaque impulsion devait traverser toutes ces couches et être validée par chacune d’entre elles avant de pouvoir être transformée en action. Les couches inférieures sont constituées de notre patrimoine génétique, notre programme de base hérité de millions d’années d‘évolution. Ensuite s’y superpose l’inconscient, nourri de nos expériences personnelles passées. Enfin, l’intelligence rationnelle trône au sommet, prérogative de son jeune âge.
Lorsque nous décidons rationnellement de faire quelque chose contre le réchauffement climatique (par exemple ne pas partir en vacances en avion à l’autre bout de la planète2), cette décision doit passer le test des couches inférieures de contrôle avant de pouvoir être transformée en action. Comme nous l’avons vu plus haut, les questions de climat avec leurs aspects impersonnel, vague, lent et lointain ne déclenchent aucun des systèmes d’alarme que notre espèce a élaborés au fil de l‘évolution. Lorsque l’impulsion arrive enfin au niveau de l’action elle se trouve donc considérablement affaiblie et nous concluons qu’après tout un séjour de plus ou de moins sur les plages de Thaïlande ne changera pas la face du monde.
On est vraiment foutu alors?
Comme une faute avouée est à moitié pardonnée, un problème identifié est à moitié résolu. Conscients que ces mécanismes sont à l‘œuvre, il nous est possible de mettre en place des stratégies qui en tiennent compte. Dan Gilbert suggère par exemple que pour faire réagir quelqu’un à une menace future on pourrait l’inciter à se projeter dans l’avenir et s’imaginer concrètement dans le contexte de cette menace. Par ce stratagème, on rend la menace artificiellement présente et immédiate dans le but de déclencher un des signaux d’alarmes mentionnés plus haut. Ce signal d’alarme permettra alors de renforcer une impulsion rationnelle visant à éliminer la menace et d’augmenter la probabilité de déboucher sur une action.
Ce principe est exactement celui sur lequel repose le Transition Movement3 en Grande Bretagne. L’objectif de ce mouvement est d’inciter les communautés locales à prendre leur sort en main en développant et exécutant elles-mêmes un plan de descente énergétique concret. Le plan est élaboré au cours de séances ou les groupes jouent à des jeux de rôles, écrivent des journaux du futur ou se racontent des histoires imaginaires issues du meilleur ou du pire des mondes possibles.
Même si ça parait léger, l’utilisation de ces techniques visant à nous manipuler nous-même est peut-être un élément clé sur lequel repose le salut de la planète. Paradoxalement, l’utilisation de trucs similaires par le marketing et la pub a contribué de manière significative à nous amener où nous en sommes aujourd’hui. leur contribution à la solution n’est peut-être qu’un juste retour des choses.
1 Présentation de Dan Gilbert à la conférence PopTech [vidéo en anglais]
2 La dépense énergétique d’un vol intercontinental par personne et par an équivaut à laisser une chaufferette de 1000W fonctionner pendant 24h par jour, toute l’année. David JC MacKay (2009), Sustainable Energy without the hot air, p.35, UIT Cambridge.

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